Le 25 mai 2026, à Rome, Ferrari a levé le voile sur sa toute première voiture 100 % électrique : la Ferrari Luce. Une berline cinq places (oui, cinq) de 1 050 chevaux, vendue 550 000 €, livraisons à partir d’octobre 2026. Sur le papier, c’est une révolution. Dans les faits, le marché a tranché en quelques heures : l’action Ferrari a chuté de plus de 7 % dès l’ouverture du lendemain. Petit retour factuel, et avis franc, sur ce que beaucoup considèrent déjà comme l’un des plus grands faux pas esthétiques de l’histoire de la marque au cheval cabré.
Les chiffres officiels : tout pour plaire (sauf l’essentiel)
Côté caractéristiques techniques, Ferrari coche toutes les cases du cahier des charges « voiture électrique moderne haut de gamme » :
- Puissance : 1 050 chevaux
- 0 à 100 km/h : 2,5 secondes
- 0 à 200 km/h : 6,8 secondes
- Vitesse maximale : 310 km/h
- Autonomie : 530 km annoncés
- Configuration : berline 5 places (une première chez Ferrari)
- Prix : 550 000 €
- Livraisons : à partir d’octobre 2026
Sur le plan des performances, c’est de la balistique. Sur l’autonomie, c’est correct sans plus pour une voiture de ce calibre, une Porsche Taycan Turbo S annonce des chiffres très proches pour moitié moins cher. Sur le format cinq places, c’est une rupture totale avec les codes Ferrari historiques. Et sur le prix, on est dans une zone qui pose une question simple : pour 550 000 €, qu’est-ce que la Luce offre que d’autres voitures électriques premium ne proposent pas ?
Le designer : Jony Ive, ou comment un iPhone est devenu une Ferrari
La Ferrari Luce n’a pas été dessinée par Flavio Manzoni seul (le directeur du design Ferrari depuis 2010, à qui l’on doit la LaFerrari, la Roma ou la 296 GTB). Cette fois, le studio LoveFrom, fondé par Jony Ive (l’ancien chef du design Apple, papa de l’iPhone) et Marc Newson, a été convié à la table.
Le résultat est exactement ce qu’on pouvait craindre quand on confie le crayon d’une Ferrari à un designer dont l’œuvre la plus marquante reste un téléphone : une voiture aux volumes minimalistes, sans excès, sans drame, sans personnalité visuelle. Une voiture qu’on pourrait confondre, à dix mètres, avec une Nissan Leaf de troisième génération.
C’est d’ailleurs précisément ce que de nombreux internautes ont fait dans les heures qui ont suivi la présentation. Pierre-Olivier Essig, analyste chez AIR Capital, a résumé l’impression générale en parlant d’un « mélange entre une Honda Accord EV et une Tesla Model 3 ». D’autres l’ont comparée à un robotaxi Waymo. Le sénateur italien Carlo Calenda, qui avait travaillé pour Ferrari par le passé, est allé plus loin et a parlé d’« insulte esthétique et technologique à toute personne qui aime Ferrari ».
Une réception catastrophique du marché
L’effet sur la bourse a été immédiat : l’action Ferrari a perdu plus de 7 % à l’ouverture suivant la présentation. Pour une entreprise dont la valorisation repose précisément sur l’aura de la marque et la désirabilité unique de ses produits, c’est un signal très clair. Les marchés financiers, qui ne sont pourtant pas des esthètes, ont senti que quelque chose n’allait pas.
Ferrari, par la voix de ses porte-parole, a expliqué que le design était « volontairement clivant » et qu’il ne s’adressait pas aux « petrolheads traditionnels », mais à des clients qui possèdent déjà une voiture électrique. Comprendre : nous savons que cette voiture est moche, mais elle plaira au cadre tech californien qui hésite entre une Lucid Air et une Mercedes EQS. C’est sans doute la première fois dans l’histoire de Maranello qu’une stratégie commerciale assume publiquement de tourner le dos à la base de clients historique. On ne sait pas si c’est de l’audace ou du suicide.
Le problème de fond : ce n’est pas une Ferrari
Une Ferrari, ça doit :
- Faire tourner la tête dans la rue
- Hurler son existence quand on appuie sur l’accélérateur (visuellement comme acoustiquement)
- Être impossible à confondre avec une autre marque
- Magnifier l’art de Maranello : lignes tendues, prises d’air, capot plongeant, postérieur affirmé
- Procurer une émotion brute, presque irrationnelle, qui justifie un prix démesuré
La Luce, factuellement, ne fait rien de tout cela. C’est une berline. Sans capot plongeant. Sans bouches d’aération qui rugissent. Sans cette tension dans les volumes qui fait qu’on reconnaît une 250 GTO, une F40, une Enzo ou une LaFerrari instantanément. Elle ressemble à un véhicule conçu par un cabinet de design qui n’avait jamais dessiné de voiture avant, ce qui est, soit dit en passant, exactement le cas de Jony Ive et Marc Newson.
Le faux argument de la « modernité »
Voici la phrase qu’on entend partout depuis trois ans dans l’automobile premium : « Il fallait moderniser, il fallait électrifier, c’est l’avenir. » Soit. Mais depuis quand électrification = laideur ? Depuis quand modernité = effacement des codes ?
Toutes les marques de prestige tombent dans le même piège. Sous prétexte de design « épuré », « apaisé », « zen », « sans ostentation », elles produisent des objets sans saveur, indistincts les uns des autres, dont le seul point commun est de ressembler à une grosse souris USB roulant à 200 km/h.
Une Bentley électrique ressemble désormais à une Mercedes électrique. Une Mercedes électrique ressemble à une BMW électrique. Une BMW électrique ressemble à une Tesla. Et maintenant une Ferrari ressemble à une Nissan. La convergence stylistique est devenue le mal de l’époque, et c’est précisément ce qui tue la valeur intrinsèque de chaque marque.
Pourquoi pas une Purosangue électrique (ou hybride) ?
Ferrari avait pourtant une opportunité magistrale pour aborder l’électrification sans renier son ADN : la Purosangue.
Lancée en 2022, la Purosangue est déjà :
- Une 4 places (donc compatible avec un usage familial)
- Une carrosserie haute, technique, capable d’accueillir des batteries dans le plancher sans tordre les volumes
- Un format moderne qui n’effraye pas la nouvelle clientèle
- Et surtout, une voiture qui reste une Ferrari : bouches d’aération, capot sculpté, ligne tendue, présence visuelle indéniable
Une Purosangue hybride rechargeable, puis une Purosangue 100 % électrique auraient été le passage logique vers l’électrification. Maintien des codes, transition douce de la clientèle, pas de rupture identitaire violente. Bref : la voie intelligente.
Au lieu de cela, Ferrari a choisi de lancer un modèle totalement inédit dans son histoire, sous-traité à un designer de smartphones, dans un segment où les clients fidèles ne lui demandaient rien. Le résultat est sur les écrans depuis le 26 mai. Les actionnaires ont déjà voté.
Que faut-il en penser pour le marché de l’occasion ?
Pour les collectionneurs et passionnés Ferrari, la Luce a paradoxalement un effet positif : elle renforce mécaniquement la valeur des modèles thermiques récents. Une 296 GTB, une SF90, une Roma ou même une 488 deviennent encore plus désirables : ce sont les dernières Ferrari qui ressemblent vraiment à des Ferrari, avec un moteur qui chante, des lignes qui marquent et une émotion intacte.
À court et moyen terme, attendez-vous à :
- Une hausse des cotes sur les V8 et V12 atmosphériques ou turbo
- Une raréfaction des exemplaires d’origine, sans modifications, en condition concours
- Un intérêt renforcé pour les Ferrari de collection classiques (308, 328, 348, 355, 360, F40, Enzo, etc.)
La Luce ne sera probablement pas le succès commercial annoncé. Mais elle aura paradoxalement servi à confirmer ce que tous les amateurs de la marque savaient déjà : une Ferrari, c’est un moteur, c’est une ligne, c’est une émotion. Tout le reste est de la déco de salle d’embarquement.
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